Les ITI vers une université à deux vitesses

Le système universitaire, au niveau mondial, suit une tendance lourde de retour à un élitisme fantasmé, que ce soit avec la sélection d’un nombre plus serré d’étudiants ou avec la concentration de la recherche sur quelques universités, laboratoires ou équipes. En novembre 2019, USIAS (Institut d’études avancées de l’université de Strasbourg) invitait pour son symposium annuel une universitaire britannique, Alison Wolf du prestigieux King’s College de Londres, à donner une conférence intitulée « L’Université moderne : trop grande pour réussir » (1). Y était questionné l’objectif, poursuivi par les gouvernements de nombreux pays, de rehausser le niveau d’éducation de leurs populations en favorisant leur accès à l’enseignement supérieur. L’analyse présentée s’appuyait sur des affirmations du type : « les universités évoluent actuellement dans un environnement de baisse de productivité, d’augmentation des coûts, de croissance du populisme et d’une certaine chute du retour sur investissement » (1). En s’aidant de l’histoire pluri-centenaire de grandes universités et en poussant au premier plan certaines données économiques, l’exposé (2) concluait sur la baisse de la qualité d’une éducation de masse et sur la nécessité d’une autonomie et d’une hiérarchisation des universités.

L’université de Strasbourg s’est engagée depuis plusieurs années maintenant dans la voie de la concurrence, à la fois en externe avec d’autres établissements, en participant à la course aux IdEx et en adhérant à des clubs élitistes, type Udice (3), et entre individus ou équipes, en instaurant en interne des appels à projets pour le moindre financement et en soutenant toutes les entités type LabEx ou EUR.

Nés du Programme d’investissements d’avenir (PIA), les laboratoires d’excellence ou LabEx pour la recherche, et les Écoles universitaires de recherche ou EUR pour l’enseignement, étaient des structures créées en répondant à des appels à projet et soutenues par des financements nationaux. Elles installaient, au milieu des laboratoires et au milieu des composantes, des frontières entre ceux qui en faisaient partie et ceux qui en étaient exclus. Elles reproduisaient, à l’identique mais à plus petite échelle, comme dans un objet fractal, le système de financement sur appel à projets, basé sur l’installation de multiples comités et la sériation des sujets de recherche autant que des individus.

L’université de Strasbourg a voulu intégrer ce type de fonctionnement en lançant en 2019 les « Instituts thématiques interdisciplinaires », surprenant oxymore abrégé dans l’acronyme ITI. Appels à projets, montages de projets concurrents, sélection des lauréats par un « comité international », préceptes organisationnels, etc. : tout était conservé du modèle des LabEx et EUR. À ceci près que le financement n’en est pas le même puisqu’il intègre les budgets des Labex et EUR, une part de l’IdEx et un soutien global obtenu du PIA pour les « Grandes Universités de Recherche » (4). C’est l’Unistra qui va maintenant assumer la responsabilité de répartir les fonds, avec le risque de voir à terme le soutien ambitieux de 15 ITI tourner à la gestion de la pénurie.

Mais l’aspect sûrement le plus délétère de cette nouvelle structuration consiste en la création d’une université à deux vitesses. Avec des moyens largement supérieurs aux laboratoires ou aux composantes, les ITI vont former des filières d’élite, rassemblant équipes de recherche, proclamées d’excellence, et étudiants qui ne seront pas forcément issus des formations strasbourgeoises, mais sélectionnés sur leur capacité à valoriser la structure qui les accueille, le « retour sur investissement » évoqué par Alison Wolf. C’est le modèle d’ISIS (l’Institut de Science et d’Ingénierie Supramoléculaires, fondé par Jean-Marie Lehn), dont le recrutement pour ses permanents et ses étudiants est quasi exclusivement externe, qui sert de paradigme. Il n’est pas question ici de mettre en cause l’idée d’avoir une attractivité au niveau international et de valoriser, à la fois, ce qui se fait de mieux et celles et ceux qui le font. Cette idée n’a rien de scandaleux, au contraire. À la condition cependant de ne pas laisser les autres sur le bord de la route, de ne pas laisser se créer à côté des ITI des filières de seconde zone, qui accueillent le « tout-venant », et des labos du énième cercle, repoussés loin du modèle, dans les régions extrêmes d’une science mal considérée.

Dernier point, mais pas le moindre d’un point de vue concret, celui des règles de fonctionnement de ces ITI. Tout a été fait pour éloigner ce fonctionnement des enseignants et chercheurs de base. Selon les préconisations de la « Charte des ITI », les responsables de chacune de ces structures sont entourés de pas moins de trois instances : comité de pilotage, comité exécutif et comité d’orientation. Pour le pilotage global des ITI, ont été prévus trois autres comités : le bureau de pilotage du programme ITI, le bureau exécutif du programme ITI et le comité d’orientation stratégique du programme ITI. Le contrôle des conseils centraux de l’université, quant à lui, ne s’exerce que via le comité de pilotage de l’IdEx. Si vous trouvez que c’est compliqué, vous avez sûrement raison. Le résultat est que les prérogatives de chaque entité restent floues et ne leur donnent aucune réelle capacité de contrôle. Cela laisse aux responsables des ITI une quasi-totale liberté d’action, en toute opacité, la responsabilité des décisions délicates pouvant être diluée sur l’ensemble des comités.

Au total vont être concentrés des moyens sur ces ITI, sans que l’ensemble de l’université puisse en tirer réellement parti, et avec le risque qu’ils se constituent en clubs fermés servant avant tout les intérêts de certains de leurs membres.

Le Conseil académique (CAc), la Commission de la recherche (CR), la Commission de la formation et de la vie universitaire (CFVU) sont là pour gérer les questions d’enseignement et d’orientation scientifique. Ces conseils doivent se saisir du dossier des ITI et faire en sorte qu’ils ne se transforment pas en outils du délitement des structures de recherche (UMR, UR) et d’enseignement (facultés, UFR, écoles) qui font la force de notre université de Strasbourg.

Publié le 11/02/2021

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